Third Eye Foundation

 

Inside the Dark Star

 

"the YOU GUYS KILL ME interview"

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octobre 1998

(glo)

 

‘You Guys Kill Me’, le nouvel album de Matt Elliott, le montre sous un jour plus apaisé que le diamant noir ‘Ghost’, son précédent album. Si ses fans trouvent le nouvel opus plus lumineux et diversifié, mais moins obsédant que le précédant, cela ne devrait pas empêcher Matt Elliott de se faire beaucoup de nouvelles sympathies. Les consommateurs de trip-hop, de dub, d’intelligent techno ou de drum’n bass qui n’ont pas peur d’un album conséquent, puissant et riche, sont cordialement invités à s’y attarder

 

Matt Elliott : ‘Je ne suis pas issu de la middle-class, ni de la working-class. Ma famille n’était pas une famille très pauvre. Ma mère était dans l’incapacité physique de travailler et ne gagnait donc aucun argent¼ Mon père travaillait et c’est lui qui faisait vivre la famille. Peut-être qu’en des termes économiques, on pourrait dire que c’était la middle class,  mais je n’aime pas du tout cette idée. En Angleterre, le sujet des classes sociales est quelque chose de brûlant et délicat. En tant que personne, je me considère foncièrement comme faisant partie de la working class. La culture anglaise du syndicalisme me tient particulièrement à cœur. Ce droit à protester, à se défendre contre la façon dont on est traité sont des droits essentiels et ne sont pas prônés par la middle-class. Il n’y a définitivement pas un atome en moi que l’on puisse qualifier de middle-class.’

 

Quelle perception as-tu de ton enfance ?

 

Matt : ‘J’ai connu une enfance très solitaire. Malheureusement, j’ai toujours été éloigné de mes grands-parents et des autres membres de ma famille, aucun d’eux ne vivaient dans la région de Bristol. J’ai deux sœurs mais je ne peux pas dire que j’aie jamais été très proche d’elles. Je crois que le résultat est qu’aujourd’hui, dans la vie quotidienne, je suis quelqu’un de fondamentalement individualiste. Je crois que je serai à jamais incapable de collaborer pleinement, de travailler d’un commun accord avec quelqu’un. J’ai ‘produit’ l’album de Hood, cela s’est réduit finalement à jouer le rôle d’ingénieur du son. C’est quelque chose qui ne m’attire pas du tout même si ça peut être lucratif. Je ne serai jamais producteur volontairement. Je ne crois pas non plus que je pourrais partager ma vie durablement avec quelqu’un. Fonder une famille, avoir des enfants est étranger à ma personnalité¼ A moins qu’un jour je trouve la bonne personne, quelqu’un avec qui je pourrais être complètement connecté, qui aurait la même interprétation de la vie que moi, qui aimerait les mêmes choses. Mais même là au niveau d’une collaboration, d’une entente complète, ce serait sans doute inenvisageable. J’ai été impliqué dans différents groupes, j’ai apprécié jouer avec  Movietone ou Flying Saucer Attack dans un premier temps, mais cela m’a toujours laissé finalement un goût de trop peu, un malaise qui m’a décidé à me désister à chaque fois. Movietone est désormais de l’histoire ancienne pour moi. A propos de Crescent, ils ont un nouvel album mais personne ne sait quand et même s’il va vraiment sortir. Il y a des chansons extrêmement brillantes dessus. J’ai partagé une maison avec Matt pendant tout un temps mais là aussi finalement c’est devenu impossible.

Je n’ai pas spécialement de bons souvenirs de mon enfance. Bien sûr, il y a eu des moments agréables comme toute enfance en compte. Globalement je considère qu’elle ne fut pas ce qu’on peut appeler heureuse. Je n’ai aucun souvenir de moments particulièrement heureux. Pour être honnête, j’ai particulièrement peu de souvenirs de mon enfance, c’est une partie de ma vie pour laquelle je n’ai aucune nostalgie. Je n’ai de souvenirs précis que de ces dernières années. Il y a eu finalement très peu des moments dans ma vie où j’ai été pleinement heureux. C’est quelque chose de rare pour moi. Cette couleur sombre de mon enfance et de ma vie transparaît immanquablement et de manière totale dans ma musique. On peut dire qu’elle n’exprime pas vraiment la plénitude ou  le bonheur. Quand quelqu’un écrit de la musique avec son âme, cela devient la forme d’expression la plus honnête de lui-même qui puisse être. L’enfance a un impact primordial sur ce que les gens deviennent une fois adultes. C’est quelque chose de central, c’est à ce moment-là que s’élabore l’équilibre mental. Le fait que mon enfance n’a pas été particulièrement heureuse détermine la nature sombre et pessimiste de mon être et de ma musique.

Ce côté primordial de l’enfance est lié à la simplicité, à l’idée de ‘qui peut le moins peut le plus’.  L’émotion qui traverse la musique doit être la plus directe possible, c’est aussi corrélé à l’idée de la beauté. Ce qui est beau musicalement présente généralement une forme de simplicité, de limpidité. Quand je crée de la musique, j’y investis un temps considérable. L’idée d’une certaine complexité de la musique trouve sa justification dans  l’apport de nuances aux émotions transmises. Toute construction musicale trouve sa justification dans une subtilité émotive. Un peu de réflexion, de l’esprit critique, est aussi nécessaire. Quand on travaille beaucoup sur quelque chose, on peut s’égarer. Quand il m’arrive de devoir faire des choix dans l’élaboration d’un morceau, je ne choisis pas toujours la solution la plus simple, je ne sais pas très bien pourquoi, mais je laisse plutôt l’intuition me guider vers une certaine forme de complexité. Créer de la musique comporte une part consciente où s’exprime le savoir-faire et une part inconsciente qui en détermine en fin de compte la valeur réelle. Un autre élément intéressant est la notion de filtre, certaines formes de complexité peuvent servir à masquer certaines émotions, à les faire passer. Il y a des choses que l’on ne peut pas dire crûment, dans ces cas-là, la simplicité ne convient pas car il faut les masquer, les cacher ou les signifier de manière détournée. Cela tient à la nature humaine. On écrit de la musique pour soi, mais il y a aussi la notion trouble de composer contre quelque chose. Je suis quelqu’un de très négatif, j’écris donc contre un tas de choses. On écrit contre les frustrations, contre des choses qui devraient être agréables mais qui se révèlent ne pas l’être du tout à l’usage. Cela était surtout le cas avec mon premier album, ‘Semtex’. Le titre en justifie bien le côté explosif de cette motivation. A l’époque j’étais dans une situation particulièrement malsaine¼

 

Ta musique est entièrement instrumentale, quelle est ta vision du chant ?

 

Matt : ‘Il n’y a pas de chant sur mes morceaux, pas de paroles. C’est quelque chose que je retire de l’écoute de musiques traditionnelles. Cela a à voir avec le concept d’universalité. S’il y avait des paroles, elles seraient en anglais et un non-anglophone ne pourrait pas percevoir ma musique de la même façon qu’un anglophone. Or la globalité unique de ma musique est quelque chose auquel je tiens par-dessus tout. Par le fait que ma musique ne peut être attachée à un courant, à un style particulier, par le fait qu’elle se rapproche d’une multitude de musiques de par ses sources, elle acquiert une forme d’universalité. Je veux qu’un Israélien, qu’un Thaïlandais ou que n’importe quel humain puisse être égal face à ma musique. Y mettre des paroles reviendrait à bâtir des murailles autour de mes morceaux en interdisant une compréhension complète de la part de tous les auditeurs. Mon optique est sur ce point l’inverse de celle d’Arab Strap. Cependant, c’est quelque chose que je pourrais faire, dont je me sens tout à fait capable. A ce propos, il y en aura peut-être dans le prochain disque, peut-être que je vais aussi collaborer avec une rappeuse que j’ai rencontrée dernièrement. De toute façon, au niveau de Third Eye Foundation, cela se fera toujours au niveau de ce que véhicule le son de la voix plutôt que dans le sens d’un message éventuel transmis par les mots utilisés. Le travail du sens que j’entreprends dans ma musique la rapproche plus de la musique classique que de l’ambient music. Je veux faire autre chose que du papier peint. Ma musique  nécessite que l’on s’assoit pour écouter attentivement, elle n’a strictement rien à voir avec aucune forme de dance music.’

 

Quel type de relation entretiens-tu avec tes disques ?

 

Matt : ‘J’ai écouté un nombre incalculable de fois ‘Ghost’, mon disque précédent. J’en suis arrivé à une situation où je ne peux plus le supporter du tout. Tout ce qu’il m’a apporté ce sont des doutes et une haine personnelle envers moi-même. Rien que le fait d’y repenser me fait me sentir mal. Lorsque j’ai enregistré ‘Ghost’, j’étais complètement fou, à cause des drogues, à cause d’excès en tout genre, de mauvaises relations, d’autres qui foiraient complètement. J’avais l’impression de gâcher ma vie. Si ‘Semtex’ était une réaction face à une situation malsaine interne et proprement personnelle, ‘You Guys Kill me’ relate aujourd’hui le fait d’un désordre extérieur. Il se raccroche au comportement de certaines personnes dont les actions et réactions peuvent me détruire psychologiquement. Aujourd’hui je suis dans une situation où je ne supporte plus les excès, j’en ai marre d’entendre les gens crier, s’engueuler ou pleurer¼ Je suis plus calme désormais et j’aspire au calme¼ Avant j’étais un jeune homme en colère ; aujourd’hui je suis juste triste¼ Etre pessimiste, c’est se défendre contre toutes les mauvaises choses qui peuvent vous arriver dans la vie. Si tout se passe bien, ça rend les choses deux fois plus agréables. Chaque fois que j’emprunte un moyen de transport, je suis toujours persuadé qu’il va y avoir un crash ou un accident. C’est quelque chose d’obsessionnel qui atteint le niveau du maladif, de la dépression¼ Je viens de traverser le tunnel sous la Manche. Pendant tout le trajet, j’étais persuadé que ce serait le jour où le tunnel s’effondrerait. Quand je suis en avion et bien que des milliers d’avions volent en même temps, j’ai la certitude que c’est le mien qui va s’écraser.’

 

Il y a un sens de la spiritualité dans ta musique qui peut la rapprocher de certaines formes de musique classique, particulièrement celles originaires de l’Europe de l’Est.

 

Matt : ‘Quand j’étais enfant, ma mère, qui est d’origine russe, m’emmenait à l’église orthodoxe. La liturgie orthodoxe est quelque chose de profondément spirituel et sombre. Je crois que cela a déteint de manière plus profonde sur ma musique que les groupes que j’ai pu écouter adolescent comme Psychic TV ou Joy Division. C’est enfant, à l’église orthodoxe, que j’ai réalisé à quel point la musique me touchait, mes premières expériences musicales remontent à cette époque.  La musique religieuse orthodoxe est ce qu’il y a de plus sombre, de plus malheureux, de plus triste musicalement. Elle n’a pas d’équivalent. D’un autre côté c’est une musique tellement belle, tellement pure, qu’elle donne envie de pleurer. Cette dimension spirituelle est quelque chose de fondamental dans ma personnalité. La religion est par certains aspects également quelque chose de romantique. Certaines fois je souhaiterai pouvoir croire en quelque chose¼ J’aimerais pouvoir avoir confiance en quelque chose qui me donne raison d’espérer, d’essayer de cesser de m’inquiéter à ce point et sans raison¼ J’essaie d’éviter de trop penser à ça. J’ai la foi. Je veux avoir la foi en quelque chose, en ma musique, en tout ce que je fais. Le sample de voix que l’on peut entendre tout le long de la seconde plage est extrait d’un film de vampires. C’est relié au type de pleurs que peut susciter un événement violent ; ce sont de longues plaintes, des  lamentations dans le sens premier du terme. Lorsque j’ai joué ce titre en Irlande, il s’est passé quelque chose de très troublant pour moi.  Les gens dans le public se sont mis à se lamenter en écho au morceau. C’était stupéfiant. Pour moi ce morceau exprime le moment  ou un enfant réalise que le monde est un endroit horrible à vivre. C’est une douleur très profonde et très intérieure. C’est quelque chose que j’ai vécu.

Arvo Part est mon compositeur classique favori. J’ai de faibles connaissances en ce qui concerne les formes de musique classique. Elles me viennent de ma mère, qui écoutait pas mal ce genre de musique comme les des disques de Charles Aznavour, qui est lui aussi originaire des pays de l’Est. Elle est vraiment folle des disques de Charles Aznavour et c’est donc quelqu’un qui indirectement m’a marqué. Pour moi, Arvo Part est la personne qui joue la musique la plus profonde, la plus parfaite, la plus pure qui soit. C’est une référence absolue. C’est véritablement avec Arvo Part que je ressens les émotions les plus fortes musicalement. Je ne l’ai jamais samplé et je ne le ferai jamais, car j’ai trop de respect pour lui. Contrairement à la musique d’Arvo Part, la mienne ne contient aucun moment de silence. Il n’y a rien d’équivalent au silence en musique, c’est quelque chose qui est très lié, je crois, à l’idée de la mort, de la fin¼ J’en explique l’absence chez moi par la nature de la vie moderne. Je ne me souviens pas avoir connu ou retrouvé récemment des instants de silence. C’est quelque chose qui est devenu étranger à la vie moderne, comme peut l’être la nuit complète. Le silence est quelque chose qui fait peur également. C’est pourquoi malgré cette absence de silence dans ma musique, je la vois comme très apaisante. ‘You Guys Kill Me’ exprime le repos.’

 

Quelle est ton interprétation, dans tous les sens du terme, de la philosophie rasta ?

 

Matt : ‘De façon générale j’ai de l’intérêt pour toutes les religions. De toutes les religions et croyances qui s’inspirent de la Bible, la philosophie rasta est celle qui m’intéresse le plus. Ils prennent la Bible pour ce qu’elle est : composée en grande partie de non-sens, un récit en grande partie légendaire dont on ne peut retirer finalement que peu de sens. Je n’ai jamais été un rasta dans le sens strict du terme. Beaucoup de gens en Angleterre qui se proclament rasta, qui en copient le look, les attitudes, ne le sont pas au fond d’eux-mêmes et ne peuvent pas l’être. C’est juste une copie partielle de l’esprit rasta recomposée pour leur existence d’Anglais. Pour être vraiment rasta, pour pouvoir s’en réclamer sans friser la parodie, il faudrait appliquer la philosophie jusqu’au bout, retourner chercher la vérité aux origines, en Afrique ou dans les Indes Occidentales. Les Anglais ne pourront jamais devenir de vrais rastas.

Il y a plusieurs titres de mon nouvel album qui sont des références directes ou détournées au reggae : ‘For All The Brothers and Sisters’, ‘Lions Writing the Bible’ ou ‘An Even Harder Shade Of Dark’ qui est une référence à  un album de Leonard Chin, ‘An Even Harder Shade Of Black’. Un autre titre ‘That’s would be exhibiting the same weaks’ vient d’une rime des Gravediggaz, du hip-hop. Il y a eu une époque où je fumais pas mal de choses¼ Ça me déconnectait complètement de la vie sociale, ça me mettait hors de moi, ça me détruisait. Aujourd’hui je continue à consommer de l’herbe car cela m’offre des moments de paix, de bien-être et ça a peu d’incidence sur ma vie de tous les jours. C’est une manière de déconnecter légèrement et d’être en paix avec moi-même. Mon rêve est de continuer à faire de la musique le plus longtemps possible. Je n’ai pas vraiment d’alternative, actuellement je travaille chez un disquaire, mais ce n’est pas une vraie profession, pas un vrai travail qui demande de la concentration ou des qualifications.’

 

Etre originaire de Bristol, ça rend les choses plus faciles et on dirait aujourd’hui avec ‘You Guys Kill Me’ que tu es devenu plus perméable à ces notions.

 

Matt : ‘Bristol a la chance d’être une ville très bien placée pour des musiciens, suffisamment éloignée de Londres pour éviter toutes les tourmentes du hype et suffisamment proche pour pouvoir être en interaction avec ce centre musical  névralgique. Toute l’infrastructure musicale y est riche, mais je ne pense pas que les musiciens de Bristol soient spécialement plus doués que ceux de Bruxelles, de Vienne, de Berlin ou de n’importe quelle ville européenne. C’est quelque chose de profondément injuste que ces facilités qu’ont les Anglais de composer et d’enregistrer de la musique. Des gens sans imagination, sans talent, sans rien à exprimer peuvent réussir à enregistrer des disques et à obtenir un succès relatif, alors qu’à d’autres endroits en Europe, des gens avec un potentiel nettement supérieur galèrent pour finalement baisser les bras faute d’être reconnus, d’être même simplement entendus. Ce serait passionnant de voir ce que des pays de l’Est comme la Pologne ou la Tchéquie pourraient offrir comme musique si on leur donnait des infrastructures équivalentes. Il y a fort à parier que ça chamboulerait rapidement et complètement les équilibres musicaux actuels et tout ce conformisme musical ambiant. Actuellement on sacrifie ainsi une quantité invraisemblable de musiques sublimes et intenses.

J’aime le dernier album de Massive Attack, ‘Mezzanine’. J’ai vraiment été très intéressé par la façon dont ils ont fait évoluer leur musique dans le dernier album. Avec cet album comme avec ‘You Guys Kill Me’ on a l’impression que le rock de Bristol (Movietone, Flying Saucer Attack, Crescent, Amp, TEF¼) et le trip-hop de Bristol (Cup Of Tea, Tricky, Portishead,¼) communiquent enfin. Je n’ai pas eu de sentiment d’hésitation au moment d’incorporer ces quelques éléments de nature trip-hop dans ma musique, ça n’était pas non plus programmé mais c’était quelque chose d’inévitable. Je ne suis pas un grand auditeur de trip-hop, mais ces rythmes du trip-hop sont directement issus du hip-hop. C’est une musique que j’écoute énormément.’

 

Les essentiels de Matt Elliott

 

1 : ‘2001, L’Odyssée de l’espace’, Stanley Kubrick

2 :  Arvo Part

3 :  Le dub

4 : ‘Les Ailes du désir’, Wim Wenders

5 :  Les bouquins de Kurt Vonnegut

6 :  Le satiriste TV anglais Chris Morris

7 :  Le hip-hop

8 :  Nina Simone

9 :  Love (le groupe)

10 :  Les musiques traditionnelles égyptiennes, turques ou russes

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 http://www.matamore.net/annexes/inter_tef.htm#2
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